Une nuit avec Baudelaire : J’ai plus de souvenirs…


Après “Les Noces avec Camus”, voici 6 “Nuits avec Baudelaire”, 6 manières de découvrir le plus beau de tous les poètes anti-modernes.

Introduction :  Baudelaire demeure la victime d’une lecture romantico-révoltée de son œuvre. Les professeurs de Lettres saisis d’une frénésie de la classification n’ont pas succombé à la tentation de placer le poète dans un lieu qu’ils chérissent plus que tout : le politiquement correct. L’uni, le clair, le partage net. Mais avec ses poèmes du “spleen” Baudelaire fait plus que parodier la théorie des humeurs d’après laquelle, le spleen, la rate, régulait l’harmonie de l’individu. Il fait plus que prolonger les angoisses mélancoliques des romantiques.

1.  J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

Le poète des Fleurs du Mal n’est pas un moderne. L’hyperbole des 1000 ans de mémoire n’a pour but que de montrer la fadeur du présent que propose la société de son temps. Baudelaire par exemple déteste la photographie, il vomirait aujourd’hui la technologie qui inonde nos vies. Ce qui l’intéresse? Se pencher sur son âme, son “cerveau” comme il le dit. Quand la photo vole un instant, la poésie en restitue chaque détail.

2. C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Et par la même occasion, il en profite pour pousser à l’extrême les thèmes romantiques, jusqu’au point de rupture : l’amour de l’orient, la pyramide, l’astre des amoureux, la lune, le boudoir, lieu de l’amour clandestin, les roses, les parfums deviennent l’occasion de la déchéance absolue, de la désolation, de la pourriture, de la naphtaline. Et c’est alors que surgit de cette cinglante ironie, la leçon du poète : faire du beau avec du laid. Voilà l’objet du poète.

3.  Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante!
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Le génie de Baudelaire – et de tout grand artiste – est de renverser les mythologies et les illusions d’une époque. Baudelaire se chargera de faire la peau à la jubilation qui entoure la productivité, le rendement, toutes ces valeurs qui émergent avec et par celles des droits de l’homme :  le capitalisme naissant avait besoin d’un arrière-monde idéologique, l’égalité, la fraternité, la solidarité. Histoire de faire marcher les hommes dans la “bonne direction”. A tout cela Baudelaire opposera l’ennui, la peur, l’insouciance du monde et la solitude. Comme vaccin à la servitude.

Conclusion

il est bon ainsi de méditer les paroles d’un poète qui ne fut jamais à la mode vraiment de son temps : voir le réel tel qu’il est et non tel que le rêvaient les romantiques et autres poètes célèbres de son temps, à la Arsène Houssaye, chantre de la fraternité. “Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux”, voilà un idéal de sagesse antique qu’un Sénèque ou Epicure n’aurait pas renié.

 

 

 

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