Chronique – Décembre 2013 – La politesse

Unknown

En lisant le mois dernier, La Politesse des Lumières, le livre de Philippe Raynaud, puis en interviewant ce dernier, je me suis penché sur la question de la civilité et de son antonyme l’incivilité. “Penché” car, depuis mon départ de France en 2005, j’avais classé l’affaire : je ne supportais plus l’incivilité parisienne, la porte de métro dans la tronche, les salutations restées sans réponses, les hors-la-loi des files de boulangeries, la grand-mère resquilleuse du Franprix, le vélomoteur véhément, l’automobiliste psychopathe, le manifestant récalcitrant, l’ivrogne sans gêne et grossier, le banlieusard dévisageur, le regard hautain et snob du pilier de bar de Saint-Germain, la jeune femme insultée par un passant. Autant de causes suffisantes pour me battre quotidiennement. J’ai toujours eu en horreur les butors du dimanche, fats de leur malséance, fiers de leur sauvagerie. Ma famille m’avait élevé avec mon Frère pour être un homme, et voilà que l’impératif catégorique de la société où je vivais était de redescendre à l’état animal. 

J’étais peut-être tout simplement un petit bourgeois, timide et craintif, réfugié derrière ses formules, ses manières, ses lois destinées à une classe sociale qui organisait l’exploitation du pauvre par le riche, du simple par le puissant, du petit par le grand. C’était peut-être le spectacle navrant et désespérant de l’idiot de la famille, de l’individu dépassé par la réalité, effrayé par le monde extérieur, parce que trop choyé par ses géniteurs, corrompu par trop de luxe et de confort. Le petit enfant à qui  l’on a appris à ne pas frapper ses camarades et qui prend une raclée par le sauvageon, pour qui tout était permis. La culture faible contre la nature forte, la civilisation hypocrite contre l’instinct authentique, l’éducation de classe contre la jachère pédagogique. Dichotomie qui fait aujourd’hui s’exprimer l’adolescent du Lycée Henri IV comme celui du Lycée Jean Jaurès, niché entre des tours de Cité; qui fait s’habiller le fils de médecin du VI arrondissement de Paris selon les mêmes modes que le fils d’ouvrier du 93.

Nous pensons nous être libérés des codes, des normes, des lois, de l’oppression bourgeoise et capitaliste, quand nous avons reculé pour mieux nous vautrer dans le culte de l’argent et de la consommation. Non que je refuse un monde où l’argent fasse la loi – cela reviendrait à refuser la réalité. Mais je ne veux pas d’un monde où la culture n’ait plus son mot à dire, où la raison du plus sauvage, soit la meilleure, où le gros mot l’emporte sur celui de l’esprit. Ces fameuses manières qui ont tant inquiété les agitateurs (peu dangereux, sauf pour les enfants, de Mai 68) étaient là pour réguler justement la part violente de l’humanité. La galanterie était un remède, non la panacée, à la supériorité physique des hommes sur les femmes. Un rempart contre la barbarie des uns et la sauvagerie des autres. Les bienséances empêchaient deux hommes d’en venir aux mains pour trois fois rien. Et s’il y avait bafouage des codes d’honneur, c’était le duel. Etat où l’on reconnaissait que la civilité ne pouvait plus sauver les apparences, que l’atteinte à la dignité était consommé, qu’il fallait alors faire montre de valeur, de vertu et de courage.

Pour ma part, j’ai fait mon choix. Oeil pour œil. Dent pour dent. Mot pour mot. Le Talion en somme. Mais un talion intelligent. Car pourquoi diable croiserai-je le fer avec des êtres délicats, polis, civils et cultivés? Et pourquoi ne le croiserai-je pas avec l’arrogance, la suffisance, le déshonneur, la grossièreté et leur cohorte sans pudeur? Pourquoi ne boxerai-je pas un homme manquant de respect à une dame? La seule raison : la loi contrevient à ma conduite d’homme d’honneur, de gentilhomme. Je dis cela d’expérience.  Alors rectifions la question oratoire : Pourquoi ne boxerai-je pas un homme manquant de respect à ma dame?

Quitte à s’opposer à la loi, autant le faire pour un être qui saura apprécier votre acte.

Unknown

One response on “Chronique – Décembre 2013 – La politesse

  1. La gratitude tendant fâcheusement à perdre de son éclat, il est bien évident qu’un acte de bravoure envers et contre l’incivilité, quelle qu’elle soit, sera plus estimé par l”être aimé (et aimant) que par autrui.
    Ceci étant, je trouve triste ce microcosme, qu’il soit familial, filial, ou encore amical, résultat même de cette société moderne, avide, cupide, consumériste, qui, l’air innocent, le pointe paradoxalement du doigt, cet “individualisme”.
    Vous les déclarez coupables, ses lois et elle, celles-là même éveillant chez nous quelques instincts et pulsions ? Vous avez parfaitement raison, objectivement. Reste que vous omettez selon moi de braver les médias…
    Castratrice est l’image médiatique, non plus source d’altruisme, mais bien de mimétisme. Car si le duelliste combattait à l’époque pour sauver son honneur, et, par extension, celui de sa Famille, il se heurte aujourd’hui à une lutte médiatisée qui, pervertie, condescend uniquement à relever l’horreur de ses actes, qualifiés de violents.
    La violence… Ou l’abject effroi que Monsieur Media véhicule désormais autant qu’il l’alimente, sans pour autant donner le sentiment de le réaliser. Et pourtant il le sait, puisque lui-même s’y abreuve, s’y nourrit, s’y complaît en somme, en finit par en jouir, de son infâme voyeurisme.
    Spectateur d’une dignité qu’il ne saurait parallèlement jouer, trop occupé à se dorloter dans le fruit de son propre poison, à légumer dans celui d’une brutalité condamnable, mais juteuse, de fait proposée aux programmes nocturnes (…) ou encore hypocritement empaqueté au pied du sapin pour Noël, histoire de jouer au guerrier après le dessert (…). Bref, je m’égare.
    Quoiqu’il en soit, je partage votre avis : un grand coup de pied de culture et/ou de contre-culture dans tout ça, lois, médias et diktats conjugués, et le monde se suffirait, nul doute là-dessus. Mieux que cela, il se porterait bien mieux et finirait (peut-être) par tourner rond, moins de travers du reste.
    Enfin, si nous ne pouvons pleinement nous autoproclamer détenteur de nos propres justices (à moins de nous exiler, mais c’est un autre sujet), autant se consoler au se disant que quoiqu’il arrive, la Pensée elle nous sera conservée. Bises.

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