Entretien avec Philippe Raynaud – “La politesse des Lumières”

LH42_Politesse_Raynaud

(Entretien retranscrit par Aurélie Coffineau)

Olivier Saint-Vincent : En dépit d’une pléthore de guides de savoir-vivre et de protocoles qui s’étalent sporadiquement sur les comptoirs des librairies, notre société française semble ne plus avoir envie d’être polie.

Les valeurs inculquées par la doxa depuis près d’un demi-siècle ont eu raison d’une tradition culturelle séculaire qui s’était construite tout au cours de notre histoire.

Les bonnes manières de Lancelot résonnaient encore dans les oreilles des petits cancres assis sur les bancs de la Troisième République. Et le fin’amor des troubadours s’entendait aussi bien chez nos grands romanciers réalistes du XIXème siècle que chez Aragon, aussi surprenant que cela puisse paraître.

Cet esprit, celui qui fait des mots, semble dorénavant relégué au rayon réac’ de nos catégories intellectuelles. Quand on l’évoque c’est pour mieux le mépriser, comme si les gens de bien lui rendaient les effets de ce qu’ils prétendaient souffrir. En reprenant un aphorisme bien connu, ou plutôt mal connu, « la politesse c’est l’art de mépriser les gens ».

Aujourd’hui le puissant cultive une apparence libre de toute convention, au-delà des manières, croit-il, et au pire, copie les faibles et les voyous dont les coutumes vestimentaires et langagières sont devenues l’horizon indépassable.

Mais a-t-on raison de porter foi dans un savoir-vivre qui nie le savoir-vivre ? L’art de la conversation et avec elle la rhétorique, mais aussi la politesse et la civilité, ne contiendraient-elles pas, en elles-mêmes, les armes qui nous permettent de lutter contre la violence et la barbarie ? Et n’est-ce pas l’un de nos plus malheureux malentendus, que d’avoir accusé la politesse d’un crime qu’elle ne peut commettre sans renoncer à être elle-même ?

C’est pour tenter d’apporter une réponse à ces questions que nous recevons aujourd’hui Philippe Raynaud pour son admirable livre La politesse des Lumières, sous-titré les lois, les mœurs, les manières, chez Gallimard, où ce dernier tente de comprendre cette géographie des Lumières, comme il le dit si bien, qui donne à la politesse et à la civilité une dimension morale et philosophique inédite.

Entretien

OSV : Au vu de votre bibliographie, rien ne semblait présager l’« accouchement » d’un tel ouvrage. Aussi je m’interroge quant à son origine : y a-t-il un événement fondateur à la naissance de ce dernier, une anecdote existentielle par exemple, ou est-ce simplement le fruit de recherches de ces dernières années ?

Philippe Raynaud : Cet ouvrage s’origine dans une communication que j’avais faite il y a longtemps à Saint-Pétersbourg, au cours d’un colloque sur les Lumières en France et en Russie. Cette question de la civilité m’était alors apparue tel un fil conducteur intéressant pour organiser une discussion ou mettre en scène les questions qui séparaient trois auteurs : Rousseau, Kant et Hume. En effet, il y avait entre eux des divergences auxquelles on pouvait attribuer une sorte de culture systématique et cette question apparemment mineure avait des ramifications dans leurs philosophies qui pouvaient aller assez loin.

La question des manières, de la civilité et de la politesse m’a par ailleurs toujours intéressé du fait que j’ai de tout temps été spontanément anti-rousseauiste, tout en ayant, bien entendu, la plus grande admiration pour cet immense penseur. Aussi, j’ai depuis longtemps été sensible à ce qu’il pouvait y avoir de faux dans la revendication moderne de sincérité, dans l’hostilité aux formes. Je trouvais que le monde avait tort d’abandonner si rapidement un héritage qui pouvait être intéressant, voire même précieux.

C’est ainsi que j’ai travaillé sur ce sujet auquel j’ai consacré beaucoup de temps ces dernières années. Parce qu’il me semblait que les questions posées au XVIIIème siècle pouvaient intéresser les lecteurs au-delà du cercle étroit des historiens de la philosophie et des dix-huitièmistes ; avec certainement une sensibilité particulière, tel que vous le suggérez, au devenir de la société française.

Je fus alors frappé de constater qu’au XVIIIème siècle, il y a avait une sorte d’accord pour dire que le peuple le plus civil de la Terre était peut-être le peuple chinois mais que le plus poli était sans doute le français. Ce constat peut paraitre un peu mystérieux au jour d’aujourd’hui sachant que la politesse n’est pas la qualité la plus évidente des Français, tel que vous le soulignez. Dans cet esprit, je fus de nouveau frappé de réaliser que cet état de fait, qui ne me parait pas très agréable, était très bien considéré par certains qui allaient même jusqu’à l’apparenter à un progrès manifeste.

Ceci me rappelle la réception d’un ouvrage collectif, « Malaise dans la civilité », que j’avais dirigé il y a deux ans de cela avec mon ami Claude Habib. Nous avons reçu des critiques diverses dont certaines étaient particulièrement violentes. On nous accusait, entre autres, d’être des contre-révolutionnaires, des héritiers de Charles Maurras, des ennemis des jeunes immigrés ; ce qui était assez loin de nos préoccupations.

Toujours est-il qu’il n’y a pas d’anecdote fondatrice à La politesse des Lumières. Juste une lente maturation d’un sujet qui m’intéresse à la fois parce qu’il est un vrai sujet de l’histoire de la philosophie, qui reste un peu mon métier, et qu’il s’agit là d’une vraie question morale et politique.

OSV : Sans pour autant faire le procès de Rousseau, qui quant à lui fait celui de son siècle, ne trouvez-vous pas paradoxal que sa pensée soit devenue, en quelques sortes, la doxa de notre siècle alors qu’il nous dit « ne soyons pas polis puisque nous perdons l’authenticité, la sincérité » ?

PR : Je pense que Rousseau est un authentique génie. Il a senti avant tout le monde des problèmes permanents des sociétés modernes tout en exprimant quelque chose de profond : une sorte d’insatisfaction devant le mouvement qu’on commence à appeler, moitié du XVIIIème,  la civilisation. Le progrès autrement dit. Il refusait parallèlement, de toute son âme, le retour aux formes antérieures de sociabilité, de même qu’aux traditions philosophiques. Cela fait de lui un critique du monde moderne, plus moderne que tous les autres en un sens, qui réfute dans la société moderne tout ce qui lui parait relever de ce qu’il appellerait « le règne de l’amour propre ».

L’amour de soi, c’est-à-dire l’intérêt pour soi-même, pour sa santé et son bien-être, c’est tout à fait légitime. Par contre l’amour propre, qui passe par la comparaison avec autrui, c’est affreux. Reste que nous sommes dans son règne à compter du moment où société il y a. Parce que les gens se comparent les uns par rapport aux autres.

Ainsi la politesse, ou la forme extrêmement raffinée qu’elle a dans la société française du XVIIIème siècle, constitue d’une certaine manière le comble de ce règne puisqu’elle repose sur un affichage de bienveillance et d’intérêt pour autrui qui n’est porté par aucune préoccupation authentique. Cela peut d’ailleurs, et Rousseau reprit à ce propos des critiques antérieures, être le masque de la domination. Masque que certains sociologues appelleraient aujourd’hui de la violence symbolique.

Ceci étant, tout cela n’est pas nouveau, provenant entre autres du XVIIème siècle. Rousseau par exemple était un admirateur non seulement de la pièce de Molière Le Misanthrope, mais aussi de la figure d’Alceste dans laquelle il se reconnaissait manifestement. Rappelons également La Bruyère selon lequel « la cour est comme un édifice de marbre ; composée d’hommes fort durs, mais fort polis. » Le fait est que Rousseau donne à ses critiques une tonalité dramatique qui tient selon moi au caractère à la fois très profondément individualiste et pathétiquement en l’attente de communautés authentiques qui le caractérisent.

Aussi, la grande idée du XVIIIème siècle, qui nous amène à la question de la nature, c’est que les hommes sont naturellement sociables. Ce qui pour autant ne signifie pas qu’ils soient naturellement politiques. Il ne sont pas toujours citoyens, peuvent vivre sans participer aux achats publics, mais ils ont besoin les uns des autres et ont plaisir à établir des relations. Cette sympathie mutuelle était source de progrès.

Pour Rousseau, ce monde de la sociabilité était tout à fait artificiel, tout simplement parce que les hommes ne sont pas naturellement sociables. Ils sont naturellement isolés, séparés. Avec Dame Nature il n’y a pas de relation entre les hommes. Et c’est par la suite d’une sorte de malheur historiquement ontologique qu’ils sont amenés à vivre ensemble. L’idéal serait qu’ils vivent ensemble au sein d’une communauté politique parfaite dans laquelle chacun reconnaitrait l’intérêt public parce qu’il participerait à la chose publique. Mais en l’absence de cette communauté, les relations humaines sont fausses. Voilà pourquoi Rousseau a passé sa vie à chercher des conditions pour qu’il y ait des relations plus sincères entre les êtres.

Dans l’Emile, qui est l’un de ses plus beaux livres, il finit à l’intérieur du cercle étroit, non pas de la famille mais du couple, par retrouver des relations qui ressemblent à certains égards à celles que les gens du XVIIIème aimaient. La galanterie entre les hommes et les femmes en quelques sortes. Pour cela, il doit vraiment s’agir du couple car dès qu’il est question du monde social, les hommes et les femmes sont séparés. On retrouve alors des règles assez rigides, pas violentes, mais qui ne peuvent pas non plus être douces.

OSV : Est-il à vos yeux singulier que le penseur le plus admiré par nos philosophes contemporains soit aussi un admirateur de Sparte, la cité grecque la moins admirée de toutes, la plus assimilée à un régime fasciste, historiquement parlant ?

PR : Ceci est attenant à ce que Vidal-Naquet appelait « le mirage spartiate », bien que Rousseau ne soit pas le seul qui en ait parlé à son époque ou qui ait eu beaucoup de succès à celle de la Révolution. Ceci étant, beaucoup d’intellectuels ou de philosophes qui ont admiré Rousseau ont admiré des choses « pires » que Sparte. À titre d’exemples, la Russie soviétique ou la Chine maoïste. Inutile donc d’aggraver les choses. Quoiqu’il en soit, le mirage spartiate reste inhérent à l’idée d’une société vouée à la vertu civique, au dévouement de chacun à l’intérêt public. C’est quelque chose de très fort, mais qui exprime une passion que je ne partage pas.

OSV : Vous distinguez de manière très habile le terme de politesse de celui de civilité, dont on a pratiquement fait des synonymes dans l’histoire de la Pensée…

PR : Pour être tout à fait juste, ce n’est pas moi qui les distingue subtilement mais les auteurs du XVIIIème siècle, et en particulier le Chevalier de Jaucourt avec l’article de l’Encyclopédie « Civilité, Politesse, Affabilité ». Ce dernier est non seulement un bon auteur, mais aussi un personnage très sympathique et fort intéressant, parce qu’il n’est pas original justement. Lorsqu’il s’exprime c’est vraiment le sens commun des Lumières qui parle à travers lui. Quant à cette distinction qu’il fait entre politesse et civilité, elle est presque aux antipodes de celle que nos contemporains feraient spontanément.

En effet, quand nous entendons ces deux termes, nous pensons que la politesse c’est un peu le minimum vital. C’est ce que nous apprenons aux enfants, les manières élémentaires tel « bonjour », « merci », etc. La civilité quant à elle nous fait penser à quelque chose de plus raffiné, qui correspondrait presque à un niveau supérieur de civilisation.

Dans l’esprit du XVIIIème siècle, c’est l’inverse. La civilité, tel que le dit Jaucourt, c’est quelque chose qui est vraiment naturel, potentiellement universel, dont nous avons besoin dans toutes les sociétés. Parce que cela permet, comme le dit je crois Montesquieu, de ne pas mettre nos défauts trop à l’aise, de faciliter les relations entre les hommes en évitant d’apposer ce que nous avons d’agressivement personnel aux autres. De ce point de vue là, ce n’est d’ailleurs pas très éloigné de l’aidôs grec. Mais cela concerne ce qu’il y a d’extérieur dans les relations humaines. À savoir les manières, par distinction des droits et des mœurs.

Les droits sont des règles publiques, les mœurs des règles morales fondées sur l’intériorisation réel de morale, et les manières l’assimilation de règles extérieures de conduite qui n’engagent pas le fond des sentiments. Ayant conséquemment l’avantage d’au moins éviter l’expression de l’hostilité, elles facilitent les relations entre les hommes.

La politesse de son côté, c’est une forme supérieure d’un certain point de vue, plus développée de la civilité qui est plutôt le propre des classes les plus élevées, aristocratiques. Il faut d’ailleurs éviter de la confondre avec l’étiquette. L’étiquette, par définition, c’est quelque chose de codifié et de rigide, alors que la politesse, quand il s’agit vraiment de politesse, suppose que nous soyons capables de faire un petit écart par rapport aux règles si cela permet de produire plus de plaisir et d’exprimer plus de sympathie.

La politesse, comme le montre notamment Hume, qui était à mon sens le plus grand philosophe dans la devise de cette dernière, n’a pas nécessairement de rapport avec les sociétés aristocratiques. C’est-ce qu’il appelle la monarchie civilisée française. Un moyen selon lui d’établir des relations acceptables à l’intérieur d’une hiérarchie sociale qui n’est pas véritablement contestée.

D’un certain côté, c’est une chose qui va de bas en haut. À comprendre par là qu’il y a une politesse des subordonnés riant de leurs supérieurs qui se destinent à plaire. À titre d’exemple, les artistes qui cherchent des commanditaires. Voilà d’ailleurs pourquoi Hume dit que les Beaux-Arts progressent le plus facilement dans les monarchies. De l’autre, la tendance s’inverse à un moment donné. Ce qui se traduit par un ensemble de gages que les supérieurs se sentent obligés d’avoir à l’égard des autres, d’une certaine manière pour se faire pardonner leur force.

La plus grande partie du problème moral et politique qui est posé tient d’ailleurs à ce rapport avec les hiérarchies sociales, puisque pour les critiques, pour Rousseau par exemple, tout cela est bien évidemment du faux-semblant. C’est une manière tout à fait hypocrite de faire accepter la domination.

Ceci étant, nous pouvons plaider autre chose. À savoir que cela produit une véritable différence en ce sens que la domination est, en quelques sortes, neutralisée ; au moins pour un certain nombre de formes de violence. Cela produit une communication sociale dans laquelle la hiérarchie perd progressivement son importance, dans une dynamique qui est potentiellement beaucoup plus égalitaire que le point de départ.

Et c’est cela qui me parait intéressant dans la figure de politesse au sens du XVIIIème. Nous pouvons la voir à la fois comme un moyen subtil et hypocrite de domination qui consiste à la rendre plus acceptable, et inversement comme quelque chose qui modifie assez profondément les relations entre les êtres, et empêche y compris les puissants de mettre leurs défauts trop à l’aise.

OSV : Cette communication sociale dont vous parliez change et se transforme, progressivement, avec l’apparition d’une nouvelle forme de communication : l’électronique…

Véronique Valdettaro : Transportons-nous en effet deux siècles après les Lumières, aujourd’hui et à l’avenir. Dans la mesure où nous n’avons jusqu’à présent pas réellement connu une politesse autrement que par les gestes, par le corps, je me demande si nous ne serions pas prêts, dans le domaine de la politesse, de la civilité et même de l’étiquette, à une nouvelle révolution, celle de la politesse numérique,  qui devrait seulement passer par le langage écrit ?

PR : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous sur un point, c’est qu’il y a depuis longtemps une politesse qui ne passe pas par les corps. Il s’agit de celle présente dans la correspondance où il existe ce que l’on appelait autrefois des formules de politesse. Ces dernières font d’ailleurs partie intégrante de ce qui a toujours posé problème du point de vue de la sociabilité. Je me souviens par exemple de Milan Kundera qui disait, quand il est arrivé en France, avoir été enchanté que des jeunes femmes qu’il ne connaissait pas l’affublassent “de leurs meilleurs sentiments”. Mais voilà un peu déçu quand il réalisa que cela ne correspondait pas à grand-chose.

De manière également profonde, Kant, qui est plus drôle qu’on ne l’imagine, prend justement l’exemple des formules de politesse pour conclure que cette dernière n’est pas un mensonge. Parce que si vous concluez une lettre en écrivant « votre très noble et très obéissant serviteur », votre correspondant ne vous demandera pas pour autant de faire le ménage chez lui. À comprendre par là que personne n’est trompé par la politesse.

Or, ce qui m’apparait être la première donnée, disons la plus visible pour l’heure, du monde écrit qu’est celui d’internet, c’est qu’il est extrêmement difficile d’y faire vivre ces formes traditionnelles de politesse. Cela crée d’ailleurs toutes sortes de situations compliquées du fait que certaines personnes, par leur situation institutionnelle ou de leur âge, attendent ce type de formules un peu solennelles à la fin d’un courriel. À titre d’exemple, certains professeurs d’université vis-à-vis de leurs étudiants. Ces derniers ne comprennent pas que commencer par « bonjour » et terminer par « cordialement » ne peut suffire.

De fait, si nous ne sommes pas trop pessimistes ou apocalyptiques, la problématique que pose la partie correspondance de l’informatique serait de réinventer des formes de politesse plus légères que celles utilisées dans la correspondance écrite traditionnelle. Elles se devraient parallèlement de témoigner d’un minimum de considération à l’égard de ses interlocuteurs – ce qui n’est pas si simple. Aussi, si vous avez des idées à ce sujet, je serais vraiment preneur !

OSV : Nicolas depuis Houston…

Nicolas : Pour en revenir à l’origine de cet ouvrage, et plus précisément à vos motivations, vous nous avez confié avoir perçu un étiolement de la politesse dans la société actuelle tandis que certains trouvent cela très bien. Selon vous, pourquoi la politesse est-elle atténuée aujourd’hui ? Et pourquoi n’est-elle plus considérée comme quelque chose de positif ?

PR : Cela s’explique tout d’abord par le fait que nous avons une culture très profondément rousseauiste. De celle-ci émane une critique au fond méritée, qui parait presque naturelle ou évidente, et qu’il est parfois difficile de contrecarrer. Quand j’évoque des problèmes traités dans ce livre, certains me disent que tout cela relève de préoccupations aristocratiques, que ce monde-là est terminé. Ils se trompent. Et c’est ce que j’essaye de démontrer, tout simplement par le fait que les Lumières ne résonnaient pas uniquement en fonction de ce qu’ils avaient sous les yeux. Ils avaient une idée plus large de l’humanité.

Seconde explication, nous vivons dans une société où la culture adolescente est non seulement admise et respectée, ce qui est très bien, mais finit d’une certaine manière par prendre une valeur normative. Les formes élémentaires de communication sont ainsi utilisés dans un monde qui n’est pas celui de la contrainte sociale, des responsabilités. Un monde où le refus de la politesse est un moyen fantasmatique de se libérer notamment de conventions sociales dont nous ne nous libérons nullement au final, puisque que nous en revenons toujours au même : mettre nos défauts ainsi que ceux des autres à l’aise. Preuve même qu’il s’agit là d’illusions très fortes et très profondes.

OSV : Dernière interrogation sur la question de l’être et du paraître. Une distinction traditionnelle en philosophie que nous pouvons retrouver avant Platon mais qui vraiment se cristallise dans l’opposition entre les sophistes et un Socrate platonisé et platonicien. Ceci étant, ne retrouve-t-on pas également ce procès de la politesse chez les intellectuels qui condamnent la rhétorique au nom de la sincérité, de l’authenticité, et qui, par conséquent, font preuve d’une méfiance envers le joli verbe, les « paroles poétiques » mises en scène chez un orateur ? Cette remise en question, je l’observe par ailleurs aux États-Unis où les élèves ont selon moi beaucoup plus de facilité à s’exprimer en public que nos élèves français, pourtant baignés dans Voltaire et Rousseau…

PR : Entre nous, je crains que les petits Français baignent bien moins qu’autrefois dans Rousseau et Voltaire, ce qui représente peut-être une partie du problème. Je pense qu’il s’est produit une sorte de retournement de beaucoup de Français contre leur héritage culturel. Un problème assez nouveau me semble-t-il, mais très intéressant. Et je suis convaincu, pour avoir passé l’année dernière à New-York, que nous ne pourrions plus décrire à la manière XVIIIème siècle les relations de la France, non seulement avec les États-Unis, mais aussi avec l’Angleterre. Pour autant, il y a ce retournement dans lequel les États-Unis montrent qu’il est effectivement parfaitement possible d’avoir une politesse démocratique.

Quant à ce que vous suggérez, si l’on admet qu’il y a une certaine vérité de l’opinion, nous sommes du côté de la Grande Sophistique dans ce qu’elle a de meilleur, celle de Protagoras tel que le décrit Platon dans le dialogue éponyme. Nous retombons ainsi sur le fait que la politesse ou la civilité serait l’autre nom de l’aidôs, la condition qui fait que la rhétorique n’est pas du mensonge. Je crois que l’apparence n’est pas le mensonge. C’est d’ailleurs ce que Kant lui-même est parvenu à brillamment expliquer : Kant détestait le mensonge, mais défendait quand même la politesse comme une belle apparence. Peut-être alors pourrions-nous parvenir à concilier le minimum de préoccupations platoniciennes pour la vérité et la reconnaissance du chatoiement des phénomènes.

One response to “Entretien avec Philippe Raynaud – “La politesse des Lumières”

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *