Chronique – Janvier 2014 – La colère sainte

Il est des lieux où soufflent l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même, disait Albert Camus. Cet illustre amateur de football savait de quoi il s’agissait : le terrain de football est par essence le lieu où un acte absurde peut se transmuer en un geste héroïque. J’en veux pour preuve ce “tacle assassin” comme l’intitule dramatiquement ce post de youtube.

Ce geste serait avant tout l’expression la plus simple et élémentaire de la vengeance du primate, qui, engagé dans un jeu dont les règles sont claires, brise ces mêmes règles au nom d’un instinct en danger, d’une petite douleur inhérente à la chose et d’un orgueil violé dans ses bases – en l’occurrence le pied gauche.

Mais, c’est justement cet acte – qui doit faire rire à gorge déployé l’intellectuel parisien, flatté de ne pas faire de sport et de ne pas laisser libre cours à ses passions – que nous devons honorer et admirer. Le “Numéro 4″ est l’anti-héros par excellence, l’étranger d’un monde dont les citoyens font mine d’approuver les normes, le révolté d’un royaume où l’illusion et le mensonge sont rois : qui n’a jamais osé balayer un joueur maladroit par peur de l’arbitre et de la sanction?

On me répondra après Bergson que le propre de l’humanité est de se dépasser elle-même par un “bond” qui permette d’aller au-delà de cette matière si encombrante, de substituer à une morale close (celle du Numéro 4), la morale ouverte (celle des Intellos). Le problème est que l’on ne se débarrasse pas de soi si facilement. Car la bonne conscience des seconds n’est qu’apparat et cérémonie droits de l’hommiste. Elle ne vise qu’à remplacer la conscience du primate par une conscience supérieure dont le but inavoué (mais “marqué”)  est absolument identique : faire triompher sa volonté.

Dans cette perspective, le geste du Numéro 4 fait figure d’antidote à une société malade de ne pas oser les gestes simples commandés par une colère sainte : à l’heure où j’écris ces lignes, les quasi deux millions de spectateurs de cette vidéo disent le fantasme collectif pour un acte désiré et sans cesse avorté, voulu et perdu à tout instant. Comble de la grandeur nietzschéenne : notre homme s’en va paisiblement, sans se retourner, sans marquer le moindre degré de repentir, avec un mot sur le bout des lèvres : “Non, je ne regrette rien”. Ainsi parlait Zarathoustra.

Remerciements : A Arnaud Esteva.

2 responses on “Chronique – Janvier 2014 – La colère sainte

  1. olivier
    on peut jouer au foot ssi un arbitre. il y a trois équipes sur le terrain , non ?
    tu m’inquiètes , tes émissions s’écroulent par le conformisme du petit poulet (coq ?) loin de chez lui, reviens , on a besoin de ta fougue !
    et je t’apprendrai à pardonner ainsi que la juste mesure.
    ramollis ton p’tit coeur, ma gueule.
    umps: il n’y a jamais eu de droite ni de gauche (catégories désuètes pour troubadour), il y a ceux qui font face et ceux qui courbent puis…
    homme de droâte: parle et se plaint pour Son pognon
    guignol gauchiste: parle et décide de Ton pognon
    bonne année et bonsoir à Véronique

    • Je ne manquerais pas de saluer Véronique de ta part. Tu as cruellement raison sur tout. Sauf peut-être pour le pardon. Je serai à Paris fin juin. Au plaisir de se revoir.

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